Comment renverser une situation désespérée : trois histoires vécues
Cet article est publié dans le cadre de l’édition de novembre de l’événement à la croisée des blogs, que j’ai le plaisir d’organiser.

Pour aborder le sujet “comment renverser une situation désespérée”, je vous propose de partager trois histoires réelles qui me sont arrivées au cours de ma vie, et les leçons que j’en ai retirées. J’ai appelé ces histoires :
- La chance sourit aux audacieux
- Comme un troupeau de buffles
- La mort au bout du fil
Histoire 1 : la chance sourit aux audacieux
Nous sommes en septembre 2008. Le week-end s’annonce bien ; samedi je dois prendre l’Eurostar de Paris gare du Nord direction Londres pour aller voir des amis. Dimanche matin, je prévois de revenir en France pour embarquer dans un avion direction Nice.
Le jeudi soir, accoudé à table, je ne fais pas attention au bulletin d’informations qui annonce qu’il y a eu un incendie dans le tunnel sous la manche. Après tout, il y a juste quelques voyageurs légèrement blessés. Ce n’est que le lendemain, alors que je suis en train de travailler, que je reçois un SMS d’un ami qui est déjà à Londres et qui me demande comment je vais faire pour venir, car le trafic Eurostar est totalement bloqué dans les deux sens.
Petit coup de stress. Je dois absolument être à Londres samedi. Je me rends sur le site Eurostar, que je trouve très bien fait car il propose une information en temps réel :
“Le tunnel est actuellement fermé dans les deux sens. Nous ne sommes pas en mesure de dire quand le trafic pourra reprendre. De nouvelles informations seront communiquées dans la soirée”
Je regarde le prix d’un billet d’avion pour Heathrow, 900 Euros ! Même si j’aime beaucoup mes amis en Angleterre, c’est vraiment trop cher. Dans ce genre de situation, on passe toujours par une phase d’élaboration de solutions totalement improbables. Mais que ce soit en ferry, en hélicoptère, à la rame ou à pied, aucune alternative n’est viable. La veille du départ à 23h, le site internet Eurostar annonce toujours ça :
“Le tunnel est actuellement fermé dans les deux sens. Nous ne sommes pas en mesure de dire quand le trafic pourra reprendre. De nouvelles informations seront communiquées dans la soirée”
Bon décidément il n’est pas si bien fait que ça ce site. Il leur reste 1h pour que dans la soirée ne devienne pas au petit matin. Je décide d’attendre le lendemain pour prendre ma décision.
Samedi. Mon réveil sonne à 6h. Automatiquement je me lève, je réveille le Mac (j’envie mon ordi qui est toujours prêt à travailler trois secondes après s’être réveillé) et vais voir ce qu’annonce le site Eurostar. Ce site c’est vraiment n’importe quoi, il affiche fièrement :
“Le tunnel est actuellement fermé dans les deux sens. Nous ne sommes pas en mesure de dire quand le trafic pourra reprendre. De nouvelles informations seront communiquées dans la soirée”
S’il y avait moyen de filer des coups de pied au derrière par ADSL, j’en enverrais bien un au Webmaster d’Eurotunnel. Comme ce n’est pas possible, j’en suis réduit à espérer que sa machine à café est en panne. Je sais, c’est mal. Y a pas à dire, l’information en temps réel reste un mythe. Finalement, en cherchant un peu sur le site de la SNCF, je trouve un message qui annonce une lente, très lente reprise du trafic.
Que faire ? Je décide de tenter ma chance et je me rends à la garde du Nord. C’est de cette première action positive que découlent tous les événements positifs qui vont suivre.
Une bonne et une mauvais nouvelle en arrivant à la gare : l’Eurostar recommence à circuler, mais mon train a été annulé, je vais devoir prendre le suivant. Je prends place dans la file d’au moins trois cent voyageurs face du comptoir Eurostar. Dix minutes plus tard, ça a avancé de 3 personnes. Le courage stoïque que l’on ressent durant les deux premières minutes d’attente commence à faire place à l’énervement. Quand tout d’un coup un employé me signale qu’il y a une autre file 10 mètres plus loin. Je m’y rends, et là, miracle, personne ! Encore plus incroyable, la personne de l’accueil valide mon billet pour l’horaire prévu initialement. Alors que cinq minutes plus tôt il ne me restait plus aucune chance, me voilà confortablement assis dans le train, direction Londres et à l’heure. Je raterai finalement mon avion pour Nice le dimanche, mais ce sera sans conséquences car j’embarquerai dans le suivant.
Est-ce la chance qui m’a permis de renverser cette situation à priori perdue ? Je ne crois pas. C’est le fait d’avoir osé. Si j’avais baissé les bras avant même d’aller à la gare, je n’aurais jamais pu réussir mon week-end.
Histoire 2 : comme un troupeau de buffles
Je remonte maintenant en 2001. A l’époque je travaillais pour un grand intégrateur, et je gérais une petite équipe parmi beaucoup d’autres en charge de la refonte des applications de gestion d’un Client. Il était 17h, nous avions une démo à réaliser pour le lendemain et rien ne fonctionnait, alors que les équipes avaient déjà travaillé jour et nuit pendant plusieurs semaines. Le niveau de stress dans la pièce était tellement haut qu’on aurait pu voir la tour Eiffel en montant dessus. Si nous annulions la démo le projet risquait d’être remis en cause. Alors nous nous sommes dit “on va y arriver”. Face à l’échéance du lendemain matin, nous avons attaqué les problèmes restant un à un. Et petit à petit, le stress négatif s’est transformé en stress positif, celui qui donne l’énergie d’avancer. Un morceau s’est mis à fonctionner, puis un autre, et encore un autre. Nous avons poursuivi nos efforts toute la nuit et à 8h du matin, une demi heure avant l’arrivée du Client, l’application fonctionnait ! La démo fut un succès et permit de poursuivre le projet. Inutile de décrire la joie et la satisfaction d’une équipe éreintée mais heureuse d’avoir accompli ce qui semblait impossible.
Cependant, quelques mois plus tard, parmi les équipes, certains finirent par craquer, par tomber malade ou par abandonner. Les conséquences humaines de ces efforts furent très lourds. Ce n’est qu’après l’arrêt du projet que j’ai compris que nous étions comme un troupeau de buffles qui charge ; pris dans notre propre mouvement, nous n’avons pas remis en cause notre objectif, nous avons foncé tête baissée sans prendre le temps de regarder ce qui se passait autour de nous.
Cette expérience m’a appris énormément. Avant d’investir une énergie énorme dans une tâche pour obtenir un succès éphémère, il faut s’assurer que l’investissement en vaudra la peine sur le long terme. De plus ce genre de situation fait souvent des dommage collatéraux ; comme lorsqu’une Nation refuse de capituler alors qu’il lui est devenu impossible de gagner la guerre, ce sont les innocents qui paient le plus lourd tribu. J’ai appris que savoir s’arrêter plutôt que de continuer à tout prix est la preuve d’une grande sagesse et d’une vraie humanité.
Histoire 3 : la mort au bout du fil
La troisième histoire remonte encore plus loin, aux années 90. Les conséquences des deux précédentes histoires auraient pu être gênantes si la situation n’avait pas été redressée, mais dans cette dernière histoire, un échec aurait signifié la mort. Pourtant, tout démarrait bien. Après un barbecue avec mon club d’escalade, nous avions décidé de grimper sur une tour de télécommunication et de descendre en rappel en pleine nuit, juste pour nous amuser (note pour les Liégeois : c’est la tour du Bol d’Air).
Arrivés au pied de la tour, nous débarquons le matériel. Les baudriers pour nous attacher, une grande corde de 9mm, des “8″ pour assurer la descente. Nous franchissons le grillage de sécurité, avec le plaisir lié à l’impression de faire quelque chose d’interdit mais sans conséquence grave.
Dans la nuit, nous montons un à un les escaliers qui mènent à la passerelle, 30 mètres plus haut. Nous attachons la corde solidement, pas de risque de ce côté. Nous prenons soin de vérifier qu’elle arrive jusqu’en bas. De plus, nous sommes tous des grimpeurs chevronnés, nous maîtrisons donc parfaitement les consignes de sécurité. Vient la question qui se pose à ce moment : qui passe en premier ? Je me porte volontaire, comme ça je pourrai vérifier que tout est bien pour les suivants.
Je passe la corde dans le 8, que j’attache à mon baudrier, et je commence à descendre. Et là, je me rends compte tout d’un coup qu’il y a quelque chose qui cloche. Suspendu dans le vide, je devrais pouvoir contrôle ma descente sans effort simplement en tirant légèrement sur la partie libre de la corde. Pourtant, ça ne freine pas, ou vraiment très peu, je dois tirer sur la corde comme un forcené pour ne pas commencer à descendre à toute allure et m’écraser en bas. Avec une acuité surprenante, je me rends compte que dans ces conditions je n’arriverai jamais vivant jusqu’en bas. Je n’ai fait que deux mètres sur trente, et j’ai déjà du mal à tenir la corde. Impossible de revenir en arrière.
Ce moment fait partie de ceux dont on se souvient toute sa vie. Je revois la corde qui s’enfonce dans le noir, 30 mètres plus bas. Le sol est trop loin pour pouvoir être éclairé avec la lampe. Le vent a fait dévier légèrement la corde dont une partie est accrochée à une poutrelle sur le côté de la tour. Le groupe en haut ne se rend pas compte que quelque chose cloche, ils me regardent descendre en souriant et en blaguant entre eux. Je peux sentir l’adrénaline qui s’écoule dans mon corps. Je suis dans une situation totalement désespérée et pourtant je garde la tête incroyablement froide, c’en est irréel.
Si j’avais été dans un film de Tarantino, il y aurait eu un gros méchant qui aurait dit un truc du style “tu vas nourrir les vautours, Gringo”. J’aurais répondu “il n’y a pas de vautours en Belgique”, puis j’aurais fait des mouvements pas possibles genre trois pirouettes pour me retrouver de nouveau sur la plate-forme en tenue jaune seyante avec un katana en main, prêt à affronter 200 ninjas mangeurs de chiens. Mais je suis pas dans un film, et ce que je me dis ressemble plutôt à “p*** trouve une solution”.
Mes mains commencent déjà à lâcher tout doucement. Alors je me souviens de ces cours de gym à l’école ou j’apprenais à monter à une corde fixe. Je me souviens que la technique consiste à bloquer la corde d’une manière bien particulière entre ses pieds. J’attrape la corde en dessous de moi avec mes chaussures. Je la place et je la bloque. Tiendra ? Tiendra pas ? A ma surprise, je me rends compte que le passage de la corde entre mes pieds offre juste la friction nécessaire pour me maintenir sur la corde sans effort. Tout doucement, je recommence à descendre, et moins de trente secondes plus tard, je suis en bas, sain et sauf.
L’erreur que j’ai commise ? Le 8 offre deux positions, une grande pour les cordes de dix millimètres ou plus, et une petite pour les cordes de diamètre inférieur. Nous avions pris une corde de neuf millimètres et par réflexe j’avais laissé mon 8 sur la position dix millimètres. Un millimètre de différence qui change tout.
Depuis, je n’ai pas réessayé de descendre en rappel d’une tour. Mais j’ai appris à ne pas faire confiance aveuglément aux vieux réflexes, à vérifier les éléments en fonction du contexte dans lequel je me trouve. Et aussi que parfois seule la providence peut nous venir en aide.
Epilogue
Qu’ai-je retenu de ces différentes situations désespérées que j’ai pu renverser ? J’ai compilé ici quelques éléments qui m’ont aidé à m’en sortir :
- Qui ose, gagne. Comme disent les anglais, “who dares wins”.
- Etre là où ça se passe. Je n’aurais rien pu faire si j’étais resté assis chez moi au lieu de me rendre à la gare.
- Vérifier que ça en vaut la peine. Dépenser toute son énergie pour réussir un coup d’éclat, c’est bien, mais si c’est pour échouer deux mois plus tard, cela n’en vaut pas la peine.
- C’est la solution qui compte. Une fois le problème connu, il vaut mieux consacrer son énergie à la recherche d’une solution plutôt que de ressasser sans cesse le problème.
- Chercher des coupables peut satisfaire un esprit de vengeance mais ne solutionne rien. La solidarité et l’esprit d’équipe sont bien plus importants pour continuer à avancer dans des situations difficiles.
- Plus de la même chose ne résout en général pas une situation désespérée. Si j’avais serré les mains plus fort autour de la corde, cela n’aurait servi à rien. Trouver une façon différente de me ralentir a été ce qui m’a sauvé.
- Agir au bon endroit. Le fait d’avoir choisi de me freiner avec les pieds a été bien plus efficace et m’a demandé beaucoup moins d’énergie que de me freiner avec les mains.
- Se mettre une contrainte peut aider. Avoir une contrainte de temps peut nous forcer à être beaucoup plus créatif et à trouver des solutions plus efficaces.
- Ne pas faire confiance aux vieux réflexes. 1 millimètre de différence, et tout peut être remis en question.
Et vous, qu’est-ce qui vous a aidé à vous sortir de situations désespérées ?
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J’approuve beaucoup le premier, l’ayant pas mal vécu malgré mon jeune âge. On me reproche souvent d’avoir de la chance : la chance ça se force en se donnant tous les moyens de la provoquer et d’être prêt à l’attraper quand elle est là.
Super article! Je me sentais vraiment à tes cotés lors de la descente en rappel…
Dernier article de Altaïr : Ma situation est désespérée
@Bast : oui, les gens ne se rendent pas compte à quel point un tout petit peu d’audace peut faire la différence entre l’échec et la réussite. Ils ont l’impression que c’est dû au hasard alors qu’il n’en est rien.
@Altaïr : merci pour ces compliments
Super article, les histoires sont bien racontées, on s’y serait cru !
J’aime bien le premier aussi, souvent il suffit de tenter, avec un bon feeling, et ça passe !
Dernier article de Alban : Pour renverser une situation désespérée, regardez loin
Il ne faut pas non plus oublier que la chance a aussi sa part dans l’histoire. Mais les stats sont plus fortes d’attraper le train en étant déjà à la gare qu’à raler dans son hôtel contre la pluie, le gouvernement, les trains etc.
@Alban : merci
la première “loi” est effectivement, je pense, la plus utile dans ce genre de situation
@Bast : oui, disons qu’oser augmente les chances de réussite mais ne la garantit pas.
[...] vous trouverez ma contribution : trois histoires personnelles de situations désespérées que j’ai vécues, et surtout comment j’ai pu [...]
J’ai bien apprécié cet article. La deuxième histoire, le troupeau de buffles, évoque pour moi un de mes meilleurs souvenirs professionnels, surtout, à vrai dire, rétrospectivement. Tout le monde convient qu’il est inutile de persévérer quand tout va mal, mais en pratique, on ne trouve pas grand monde avec suffisamment d’autorité et de sérénité pour arrêter le troupeau en folie. Or, j’ai eu la très grande chance de vivre un moment pareil. Il y a déjà beaucoup d’années, nous étions petite SSII dynamique et enthousiaste. Une grande partie de l’équipe travaillait sur le même projet. Nous devions livrer dans quelques semaines un produit pour un salon. L’enjeu était critique pour notre Client. Et ça n’avançait pas du tout! Nous piétinions lamentablement! Les jours passaient et le stress augmentait. C’est alors que notre chef nous dit: «Stop, on arrête tout, réunion brainstorming immédiatement». Evidemment, toute l’équipe proteste violemment; nous sommes tous surchargés et nous n’avons pas de temps à perdre à faire du brainstorming. Mais un chef est un chef, et le brainstorming commence. En une après-midi, nous avons changé complètement de méthodologie et d’organisation. Et le plus beau de l’histoire, c’est que nous avons livré à temps et que le produit est devenu un produit phare de notre Client.
@Marlène : merci de nous avoir relaté ton expérience, elle illustre bien que lorsque les choses vont mal, la plus grosse erreur est de vouloir toujours foncer tête baissée sans réfléchir. Bien souvent, cela mène à la catastrophe. Tu as eu la chance d’avoir un chef courageux et clairvoyant.