Les cols blancs touchés par la délocalisation
Dans l’article «La spécialisation comme axe de création de valeur ?» j’ai mis en avant les bénéfices que la spécialisation des métiers procure à court terme aux Entreprises, mais également le risque qu’elle fait peser sur les Employés occupant des postes spécialisés, qu’ils soient peu ou hautement qualifiés.
Selon un article du New York times, ce risque est en train de se concrétiser aux Etats-Unis ; la délocalisation des emplois vers l’Asie, et l’Inde en particulier, touche désormais les emplois des «cols blancs» tels que les analyste financiers et les ingénieurs de haut niveau.
Quelques sociétés sont citées en exemple. Accenture prévoit qu’à la fin de l’année (2007) le nombre d’employés en Inde sera plus élevé qu’aux Etats-Unis. Morgan Stanley paie des Indiens pour faire de l’analyse financière. Citigroup va éliminer ou réassigner plus de 26000 emplois.
Il est trop tôt pour dire si oui ou non cette tendance pourra se poursuivre dans le temps car des facteurs structurels, législatifs et économiques viendront probablement freiner ce mouvement de globalisation. Mais aujourd’hui le futur est beaucoup plus prometteur pour les personnes qui n’auront pas mis tous leurs oeufs dans une seule spécialité. Pour les personnes qui souhaitent en savoir plus, je conseille la lecture du livre de Daniel H. Pink, «A Whole New Mind» qui décrit très bien les qualités du travailleur de demain qui aura su s’adapter à la nouvelle donne.
No commentsLa spécialisation comme axe de création de valeur ???!!!
Récemment, une société bien connue a mis la spécialisation de ses Ressources au sein de ses priorités. La spécialisation ferait partie des ingrédients magiques qui permettraient de soutenir la croissance, de créer de la valeur, de se différencier. Mais est-ce vraiment le cas ? Si vous travaillez dans une société poussant ce modèle, voici trois raisons de ne pas choisir cette voie pour votre carrière : les pandas, l’Asie et le Portefeuille.
Des pandas et de la spécialisation
Les pandas, ces sympathiques animaux au pelage bien particulier, se caractérisent par leur mode d’alimentation extrêmement spécialisé ; en effet, ils se nourrissent exclusivement de pousses de bambou. Conséquence directe, leur destin dépend de la survie de cette petite plante. Lorsqu’il n’y a plus de bambou à un endroit, ils sont obligés de se déplacer. Lorsqu’il n’y a plus de bambou du tout, ils meurent. Aujourd’hui, le panda est devenu le symbole du WWF.

Cette sur-dépendance à un élément clé, les travailleurs spécialisés des chaînes de montage l’ont vécue à leurs dépens, frappés de plein fouet par les vagues de délocalisation des grands groupes qui leur ont coupé leur source de travail.
L’Asie ou l’impact de la Mondialisation sur les Spécialistes
C’est évident, c’est normal, cela devait arriver aux travailleurs des chaînes de montage, c’est la logique économique. Mais en tant que cadre chez un Intégrateur de Systèmes d’information, cela ne vous concerne pas. Faux. Regardons du côté de l’Asie (1). Je vous présente Manish. Manish est Indien, il a réalisé ses études dans d’excellentes écoles et est un brillant ingénieur travaillant dans une usine de développement IT à Bangalore. Sa société est classée comme leader dans le Quadrant Magique du Gartner (2) et il fait la même chose qu’un Européen. La différence : il le fait pour 10 fois moins cher. Lui et ses collègues ont déjà pris en charge les activités de développement qui étaient autrefois assurées localement dans de nombreuses Entreprises Occidentales.
Bon, ça peut s’appliquer aussi aux spécialistes IT, mais en tant que Col Blanc, Cadre supérieur ou Consultant de haut niveau cela ne vous concerne pas. Faux… Si vous choisissez la voie de la spécialisation. Manish a une Cousine, et celle-ci est devenue une financière de haut vol ; elle analyse aussi bien les comptes des grandes sociétés, elle trouve aussi efficacement les opportunités de réduction des coûts que ses collègues Américains. Réaliser une tâche spécialisée de haut niveau ne vous met pas à l’abri de la délocalisation.
Et le médecin spécialiste en neurochirurgie, alors ? Comment se fait-il que les gens continuent à se faire opérer en Europe et aux Etats-Unis ? Premièrement, ce n’est pas la spécialisation qui fait sa valeur, mais la rareté de celle ci. Deuxièmement, c’est l’empathie et la relation de confiance qu’il instaure entre lui et son patient qui font la différence. La preuve : pourquoi préférez vous le docteur qui a passé du temps à vous écouter lui expliquer vos symptômes et qui s’est montré compréhensif à celui qui vous a fourni un remède standard, qui fonctionne pourtant tout aussi bien ?
Le Portefeuille… de compétences de l’entreprise
Si cette spécialisation a des impacts négatifs, alors pourquoi une Entreprise visionnaire commet-elle l’erreur de choisir cette voie ? Parce que pour elle, ce n’est pas une erreur. Elle possède un atout inaccessible aux individus qui la composent : la gestion d’un portefeuille de compétences. Une Entreprise de grande taille, bien gérée, ne va pas se spécialiser dans une seule voie ; elle va gérer une diversité de profils, en investissant dans les spécialités qui montent et en abandonnant les spécialités devenues inutiles. La spécialisation, qui représente donc un risque pour l’individu, est donc en revanche un atout formidable pour une entreprise voulant augmenter sa compétitivité… à court terme.
Car à long terme, la spécialisation ne crée pas de valeur. Les solutions fournies devenant de plus en plus facilement comparables pour le Client, les compétiteurs cherchent à se différencier par le prix, ce qui a pour cause directe de faire chuter les marges et d’éliminer les acteurs n’ayant pas réussi à réduire les coûts de production.
La spécialisation : une voie à choisir… avec prudence
Pour les personnes choisissant la spécialisation comme voie de différentiation, les risques sont donc nombreux :
* La spécialisation nous met à la merci du changement. Et le moment venu, le changement ne fera pas la différence entre un travailleur manuel, un agriculteur, un Col Blanc ou un Panda.
* Elle peut augmenter notre valeur sur le marché… mais jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que le service soit proposé par une société délocalisée ou que la demande pour cette spécialité diminue. C’est donc un pari très risqué.
* Enfin, la spécialisation a un effet pervers ; elle risque de nous enfermer dans un «silo mental» qui nous empêche d’utiliser au mieux nos autres dons, tels que la créativité, la vision globale et les émotions, qui sont pourtant des éléments déterminants pour notre succès futur et la création de valeur par l’innovation.
Ne nous vendons pas sur le marché comme spécialistes ; c’est une image qu’on attrape vite, et dont il est très difficile de se débarrasser lorsqu’un changement s’impose.
(1) Rendons à César ce qui est à César : le concept de «Asia» comme force de transformation de notre monde est tirée du livre «A Whole New Mind - Why Right Brainers Will Rule The Future», de Daniel L. Pink.
(2) Ceci n’est pas une validation ni une adhésion aux études de Gartner de ma part…
48h à Bombay chez Reliance Retail
C’était l’été dernier. Juste à la fin de mes vacances, je reçois un appel sur mon téléphone. De l’autre côté, mon interlocteur me parle dans un anglais avec un accent prononcé “Hello, I am calling you from India, I am working for a new Retail venture, Reliance Retail, we are contacting you because we found you on LinkedIn”. Première réaction : tiens, il y a donc des personnes qui se servent réellement de LinkedIn ? Deuxième réaction, avec le ton blasé du type qui fait semblant qu’il ne fait que ça, répondre à des sollicitations venant du monde entier : “ah yes, and what exactly are you looking for?”. Explications de mon interlocuteur, qui me décrit la “Reliance Retail initiative”. Reliance, le plus gros groupe industriel privé Indien, est en train de créer une nouvelle société de grande distribution de zéro, avec comme objectif d’amener les pratiques modernes du retail en Inde.
Quelques échanges par téléphone plus tard, j’ai une invitation tous frais payés à venir les rencontrer en Inde, pour un voyage de 48h ! Décidément, me dis-je, ils n’hésitent pas lorsqu’ils veulent obtenir quelque chose.
Arrivée à l’aéroport
Le voyage se passe sans histoire. Ma femme, enceinte, occupe mon fauteuil en classe Business pendant que je suis coincé en seconde. A l’arrivée, nous sommes accueillis par le chauffeur qui a été mis à notre disposition par Reliance pour toute la durée de notre séjour, avec comme ordre de nous emmener là où nous le souhaitons. Il est impossible de décrire avec des mots l’atmosphère régnant dans Bombay. Aucune photo ne peut retranscrire la force des émotions qu’on peut ressentir en découvrant les rues bondées dans lesquelles s’improvisent un ballet sans fin entre les piétons marchant pieds nus, les rickshaws, les voitures et les vaches. Pas d’éléphant en vue, et je n’en verrai pas durant mon séjour.
Arrivée à l’hôtel. A l’intérieur, tout est fait pour créer un ghetto Occidental faisant oublier qu’on est en Inde. Un coup d’oeil par la fenêtre pour admirer la vue sur la baie nous rappelle rapidemennt que nous sommes bien en Inde. Les bars et restaurants des grands hôtels sont une des distractions des nouveaux riches qui sont concentrés à Bombay. C’est le paradoxe de cette ville, où les Millionnaires marchent au milieu de personnes marchant en haillons sans que les deux univers n’entrent en collision.

Le business à l’Indienne
J’arrive à 9h dans les locaux de Reliance. L’extérieur du bâtiment est dans la moyenne ; une façade rongée par l’humidité omniprésente et un aspect général très banal, ne serait-ce pour cette ambiance indescriptible qui colle à toute la ville. A l’intérieur, changement de décor, tout est propre et organisé en “Open Spaces” modernes.
Je rencontre la personne qui s’est occupée de me faire venir, et je le félicite pour l’organisation du voyage. Il m’explique la success story de Reliance Modile “avant que nous n’arrivions sur le marché, le prix des communications était de 1$ par minute. nous sommes arrivés, nous avons tout de suite offert le coût de communication de 30 centimes par minute et nous avons tout de suite pris 30% du marché. Nous voulons faire la même chose avec le Retail”. Impressionnant.
Une heure passe, et enfin je rencontre mon deuxième interlocuteur. Lui aussi tient à m’expliquer la success story de Reliance, mais les faits et les chiffres diffèrent de ceux donnés par la première personne. Nous discutons enfin du coeur de la raison de ma venue en Inde, et du projet en cours.
Une autre heure plus tard, je rencontre le responsable du département. Durant toutes les conversations, une seule chose intéresse mes interlocuteurs, c’est le résultat. Et pour y arriver ils sont visiblement prêts à tout pour engager les personnes ayant l’expériénce et le profil requis. Leur capacité d’investissement énorme leur permettent d’attirer les talents du monde entier en leur faisant des offres “qu’on ne peut pas refuser”. Ils ont déjà fait venir des personnes de chez Wal-Mart, Carrefour, et de bien d’autres distributeurs célèbres pour compenser leur inexpérience.
Sur le chemin vers l’hôtel, le chauffeur lui aussi m’explique la success story. Encore une fois, les faits et les chiffres varient ; visiblement le fondateur du groupe sait y faire pour donner une vision et créer un lien émotionnel entre sa société et ses employés.
Sur le retour, je pense à cette nation, si peu connue d’Europe, et à ce projet gigantesque qui représente plusieurs milliers de points de vente en quelques années, dont 1000 Hypermarchés ! Assez étonnamment, ce projet est quasi invisible depuis la France, ce que mon confirmera mes discussions avec plusieurs peronnes. Et puis, je reviens extrêmement impressionné par la capacité de tout un peuple à se mobiliser autour d’un objectif.
Epilogue
Finalement je n’irai pas en Inde, le calendrier exigé par Reliance étant en opposition avec mes propres contraintes personnelles et professionnelles. Quelques semaines plus tard, je suis de passage à Lille. En sortant du TGV, pas de dépaysement ; après tout, j’ai passé plus de 5 ans dans cette ville que j’adore. A la sortie de la gare Lille Flandres, je découvre la rue Faidherbe bordée de faux éléphants pour l’exposition Bombaysers de Lille. En passant sous le ventre de l’un d’entre eux, je ne peux m’empêcher de sourire en réalisant à quel point la réalité est éloignée de cette vision propre de l’Inde. Nous avons encore beaucoup à faire pour réellement découvrir le visage de l’Inde.
J’apprends enfin que le plus gros distributeur Français a pris la décision de se lancer sur le marché Indien. Au vu de la force et de l’énergie mobilisée par Reliance, du trésor de guerre sur lequel ils peuvent s’appuyer pour investir répondre à n’importe quelle initiative de la compétition, il sera très intéressant de voir si c’est l’expérience ou la force qui emportera le marché.
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